Voyages

Voyage à Kokořín au pays des Gitans de Karel Hynek Mácha

Marc Bordier par Marc Bordier /

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Il y a deux semaines, je me suis promené dans la région de Kokořín (prononcez “Kokorjine”), à une soixantaine de kilomètres au nord de Prague. Une fois dépassée la ville médiévale de Mělník, j’ai découvert un paysage vallonné de lacs et de forêts. Après un bref arrêt dans une auberge, j’ai gravi à pied la colline qui mène au château gothique de Kokořín. Principale attraction de la région, il a été rendu célèbre au XIXème siècle par les écrivains romantiques tchèques. Le poète national Karel Hynek Mácha avait l’habitude d’y venir à pied depuis Prague, et l’atmosphère unique de la région lui a inspiré ses plus beaux chefs-d’oeuvre, dont le poème Maj, une invitation à l’amour connue de tous les Tchèques (“C’était la fin d’un soir de Mai, Le premier Mai, le temps d’aimer…”). Du haut des remparts, j’ai embrassé le panorama magnifique offert à mon regard : tout autour du château, une forêt luxuriante étalait ses couleurs flamboyantes sous un ciel gris d’automne pommelé de nuages. Après avoir tenté d’en saisir la beauté dans les clichés qui accompagnent ce billet, je suis rentré à Prague l’esprit émerveillé.

De retour en France, j’ai eu envie de prolonger cette visite par la lecture du roman de Karel Hynek Mácha, Les Gitans.  De cet auteur, j’avais déjà lu le Pèlerinage aux Monts-des-Géants, conte fantastique d’inspiration gothique dans lequel un jeune homme fait une rencontre terrifiante avec les spectres de moines surgis de l’au-delà. Sa fin énigmatique m’avait laissé perplexe, mais j’avais beaucoup apprécié son atmosphère mystérieuse et onirique (voir mon billet daté du 24 janvier 2016). La lecture des Gitans m’a procuré une impression très similaire. Dans ce roman d’un centaine de pages inspiré par le romantisme gothique, Karel Hynek Mácha raconte l’histoire tragique de deux gitans venus dans la région de Kokořín. Très vite, les sombres secrets de leur passé remontent à la surface, et le récit bascule dans la folie, le suicide et le meurtre…

En tant que lecteur, j’ai été particulièrement sensible aux descriptions de lieux, dont l’omniprésence renforce l’atmosphère sombre et poétique qui imprègne tout le récit. Dans Les Gitans, la nature est certes magnifique, mais elle est aussi et surtout terrifiante, comme l’annonce d’emblée l’incipit : “Paysage silencieux ! Que de fois dans ses ombres ta solitude m’a attiré pour rendre le calme à mon cœur troublé! Combien de fois ton silence, ayant pris jour dans mon âme, a rendu à mes yeux la peur disparue!? Mais voici, à moi qui suis assis entre tes falaises herbeuses, que tu apparais comme un abîme ; éveillant de terribles idées dans ma pensée inquiète, à ma mémoire tu ramènes d’horribles histoires, empêchant à jamais la paix de revenir en ma poitrine. Me voici errant à nouveau entre tes falaises, la lune pâle est apparue au-dessus de l’obscurité des sapins noirs et ses regards morts fixent paisiblement la face du solitaire, tandis qu’une tristesse pesante oppresse ma poitrine, et que la paix profonde des temps anciens ne reviendra plus, hélas, plus jamais !”  L’art de Karel Hynek Macha n’est donc pas seulement celui d’un conteur qui fait frissonner son auditoire le soir à la lumière du feu de camp; c’est aussi et surtout celui d’un peintre qui sublime la beauté des paysages pour en extraire l’essence maléfique et semer l’angoisse et le désarroi dans le cœur de ses lecteurs.

Si un jour vos pas vous mènent au château de Kokořín, admirez les paysages environnants et prenez toutes les photos que vous voudrez. Mais surtout, hâtez-vous de rentrer avant la tombée de la nuit. Après avoir lu Les Gitans, vous saurez qu’il vaut mieux ne pas trop s’attarder sur ces terres…