Littérature contemporaine

Le roman de la transition écologique : Humus, de Gaspard Koenig

Marc Bordier par Marc Bordier /

Humus-Gaspard-Koenig

Parmi les quatre titres encore en lice pour le Goncourt, mon préféré est Humus, de Gaspard Koenig. Dans ce roman, l’auteur raconte les aventures de deux jeunes diplômés d’AgroParisTech qui se lancent dans la transition écologique, le premier en créant une startup de vermicompostage, le second en bifurquant vers l’agroécologie néorurale. Au fil des pages, les deux amis vont affronter les défis et les contradictions de leur époque : le capitalisme vert, HEC, la BPI, la Silicon Valley et le greenwashing pour l’un, le militantisme écologique radical, la désobéissance civile et la décroissance pour l’autre. Ces parcours opposés mettront parfois leur amitié à rude épreuve, mais au bout du chemin ils finiront par se retrouver dans un dénouement tragique…

 

Humus, un roman balzacien nourri par les parcours croisés des deux personnages

Le roman de Gaspard Koenig emprunte au roman réaliste balzacien certains de ses codes pour raconter notre époque. Arthur et Kevin, les deux personnages principaux du roman, ressemblent à Rastignac et Lucien de Rubempré, les deux grandes figures ambitieuses de la Comédie Humaine : débarquant dans le monde à vingt ans avec plein d’idées généreuses, ils se lancent à corps perdu dans les combats de leur société. En chemin, leurs rêves et leurs ambitions se heurtent aux réalités du système capitaliste et de la société consumériste. Le récit de leurs parcours croisés se nourrit de leurs différences : jeune provincial issu d’un milieu populaire, Kevin se laisse porter par les événements et devient entrepreneur un peu contre son gré, poussée par son associée Philippine, une jeune femme ambitieuse rencontrée sur les bancs de son Mastère à HEC, tandis qu’Arthur, l’intellectuel parisien, rejette les codes de la société bourgeoise dans laquelle il a grandi et se radicalise jusqu’à tenter l’insurrection écologique, dans la lignée d‘Extinction rébellion et des Soulèvements de la terre.

 

Une satire savoureuse et drôle des élites contemporaines

Le roman de Gaspard Koenig entre en résonnance avec LE grand sujet de notre époque, la transition écologique, évoquée à travers le prisme de l’appauvrissement des sols causé par l’agriculture intensive. Pour y remédier, ses deux héros veulent faire appel aux vertus régénératrices des lombrics, pour lesquels ils se sont pris de passion lors de leur scolarité à AgroParisTech. A titre personnel, j’avoue n’avoir aucun intérêt pour les vers de terre, et j’ai trouvé assez répugnants les passages du récit qui sont leurs sont consacrés (même si l’auteur s’est très bien documenté et partage avec beaucoup de sincérité sa passion pour le sujet). En tant que lecteur, j’ai surtout apprécié la dimension satirique et sociologique de ce roman. Tout le monde se souvient de la cérémonie de remise des diplômes d’AgroParisTech en juin 2022, au cours de laquelle un petit groupe d’étudiants fraîchement diplômés avait ouvertement craché à la figure de leur école et annoncé leur décision de bifurquer pour emprunter une voie plus vertueuse sur le plan écologique. A l’époque, l’épisode avait fait grand bruit dans les médias et sur les réseaux sociaux. Dans Humus, cet événement sert de point de départ à une réflexion sur le rôle des élites dans la transition écologique. Après s’être consacrées à la haute administration dans les années de reconstruction après guerre, puis au commerce dans le contexte de la libéralisation des années 80 à 2000, leur grande préoccupation est désormais la transition écologique, d’où la montée en puissance de la figure de l’ingénieur agronomique et du startupper de la cleantech. Dans son roman, Gaspard Koenig dresse avec beaucoup d’humour mais aussi de bienveillance le portrait des acteurs de ces mutations, pour le plus grand plaisir du lecteur.