Littérature contemporaine

Un roman coup de poing : “Frère d’âme”, de David Diop

Marc Bordier par Marc Bordier /

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Le roman Frère d’âme de l’écrivain et universitaire David Diop a été unanimement salué par la critique depuis sa parution à la rentrée. Après avoir figuré sur les listes de tous les grands prix littéraires, il a finalement remporté le prix Goncourt des lycéens. Pour ma part, j’ai trouvé que le concert d’éloges qui l’a accompagné durant tout l’automne était largement justifié, mais j’avoue ne pas avoir éprouvé beaucoup de plaisir à sa lecture.

“Frère d’âme”, l’histoire de deux tirailleurs sénégalais

Frère d’âme raconte l’amitié de deux tirailleurs sénégalais pris dans les horreurs de la Première Guerre mondiale. Fils de paysans originaires du même village, Alfa Ndiaye et Mademba Diop se sont engagés dans l’armée française pour découvrir le monde. Dès le début de la guerre, Mademba meurt dans d’atroces souffrances sous le regard impuissant de son ami. Rendu fou par la douleur, Alfa Ndiaye va se réfugier dans la barbarie. A la fin de chaque journée, alors que l’obscurité retombe sur le champ de bataille, il se glisse furtivement derrière les lignes ennemies, capture et tue un soldat allemand, puis lui coupe la main et la rapporte comme trophée à sa compagnie. D’abord félicité et acclamé en héros, il ne tarde pas à susciter la crainte chez ses supérieurs et camarades de tranchée. Démobilisé et renvoyé à l’arrière, il finira la guerre dans un centre hospitalier. Grâce aux soins d’une infirmière bienveillante, il retrouvera peu à peu son humanité en renouant avec les couleurs et les souvenirs de son pays d’origine.

Un roman magistral, mais qui ne plaira pas à tous les lecteurs

Le roman présente des qualités littéraires manifestes. Dans un style simple et épuré, sa langue imite les intonations et le rythme du wolof par des formules incantatoires qui reviennent dès les premières pages comme des leitmotive (“Par la vérité de Dieu”, “Mon plus que frère, mon âme”). La narration, à la simplicité elle aussi très maîtrisée, porte le lecteur de chapitre en chapitre dans une sobriété qui fait ressortir toute la violence et l’horreur du conflit. D’où vient alors cette impression désagréable ressentie à sa lecture ? Précisément de cette virtuosité dans la restitution de l’abomination. Dès les premières pages, le livre de David Diop nous prend à la gorge. Roman de la folie meurtrière et de la barbarie, c’est un texte d’une rare violence. En adoptant le point de vue candide et ignorant d’un tirailleur sénégalais lâché au milieu d’une guerre qui n’est pas la sienne, il traduit avec brio toute l’absurdité et l’abjection de la première boucherie industrielle moderne. Mais là où le soldat Bardamu de Voyage au bout de la nuit égayait souvent notre lecture par son ironie cynique et son humour grinçant, le tirailleur sénégalais de Diop livre un récit à la crudité blafarde et sans concession. Un très bon roman, donc, mais qui ne plaira pas à tous les lecteurs.

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