Essais

“La France qui déclasse” et “Le coeur de l’Angleterre”

Marc Bordier par Marc Bordier /

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Voilà près de deux mois que je n’ai rien publié sur ce blog car j’ai été très absorbé par Lireka, un très beau projet dont je vous parlerai prochainement. En attendant, je vous à vite à lire le blog auquel j’ai contribué en rédigeant un article sur la collapsologie et une critique du roman de Jérôme Bonnetto La certitude des pierres (un petit bijou, dépêchez-vous de le lire !). En matière de lecture non plus je ne suis pas resté inactif. Parmi les livres que j’ai lus dernièrement, il y en a deux qui ont retenu mon attention car bien que très différents dans la forme, ils racontent finalement la même histoire : La France qui déclasse, un essai de l’historien Pierre Vermeren consacré à la crise des gilets jaunes en France, et Le cœur de l’Angleterre, un roman dans lequel l’auteur britannique Jonathan Coe raconte l’histoire politique de l’Angleterre des années 2010, de l’arrivée au pouvoir de la coalition entre les conservateurs et les libéraux-démocrates jusqu’au Brexit.

 

La France qui déclasse, un essai pour comprendre la crise des gilets jaunes

Dans La France qui déclasse, Pierre Vermeren s’interroge sur les racines de la crise des gilets jaunes. Son livre est intéressant parce qu’il apporte un regard d’historien sur un phénomène que la plupart d’entre nous ont appréhendé essentiellement à travers les chaînes d’information continue, dont la très grande réactivité laisse malheureusement peu de place à l’analyse approfondie et la mise en perspective.

Loin de l’écume médiatique, Pierre Vermeren montre dans son essai que la révolte des gilets jaunes est née en réaction à des choix politiques et économiques qui sont en fait bien antérieurs à l’élection d’Emmanuel Macron. Selon lui, la conversion des élites françaises au libéralisme économique date des années 80, avec le tournant de la rigueur à gauche (Pierre Mauroy, 1983), la conversion de la droite à l’économie de marché (Jacques Chirac, 1986), la construction du marché unique (1986-1993) et l’adoption de l’euro (1999). En favorisant la concurrence et l’ouverture des frontières, les politiques menées depuis cette période ont eu pour conséquence la désindustrialisation et le creusement des inégalités sociales et territoriales. Peu compétitive, l’économie française a vu disparaître des pans entiers de son tissu industriel au gré des délocalisations et fermetures d’usines. Les premières victimes ont été les populations ouvrières des villes petites et moyennes en province. Désormais condamnées à l’inactivité, aux contrats précaires et aux petits boulots dans le secteur tertiaire, leur pouvoir d’achat s’est étiolé et leurs perspectives d’avenir ont disparu. Il en a résulté un immense sentiment de gâchis et une colère sourde qui est venue nourrir le vote populiste pour le Front National.

A ces mutations économiques est venu s’ajouter un creusement des inégalités territoriales avec la captation de la richesse par une douzaine de grandes métropoles au détriment des villes et territoires plus éloignés. Au sein même des espaces urbains, les catégories les plus modestes ont été chassées du centre par la hausse des prix de l’immobilier et rejetées à la périphérie dans un paysage fait de ronds-points, de zones commerciales, d’échangeurs d’autoroutes et de cités pavillonnaires, dans cet espace que le magazine Télérama a très justement appelé La France moche. Sur le plan sociologique et culturel, la modernité a été marquée par la disparition des emplois industriels et des structures qui encadraient la vie collective (syndicats, église, famille, etc.) et l’apparition d’une culture audiovisuelle de masse (téléréalité, émissions de divertissement, clips musicaux américains, etc.) puissante sur le plan commercial mais incapable de rassembler, créer des liens et une identité commune.

 

Le cœur de l’Angleterre, roman du désenchantement anglais

Avec Le cœur de l’Angleterre, Jonathan Coe raconte une histoire très similaire, mais avec les moyens de la fiction littéraire. Pour cela, il reprend les personnages de la famille Trotter, qui figuraient déjà dans ses précédents romans. De par leurs origines, ils appartiennent à cette Middle England qui a donné son titre au roman, un territoire symbolique à la fois géographique (la région des Midlands, qui forme le cœur de l’Angleterre) et social (la classe moyenne). Bien qu’aucun d’entre eux ne soit à proprement parler impliqué dans la vie politique anglaise, ils sont par la force des choses les témoins et acteurs de la vie sociale, économique et politique de leur pays. Derrière leurs parcours individuels se dessine en fait une histoire commune : désindustrialisation, paupérisation de la classe moyenne de la périphérie, développement des centres commerciaux sans âme, perte de repères de la classe ouvrière, fossé culturel grandissant entre les élites métropolitaines londoniennes et le reste du pays… Ces fractures finissent par éclater au grand jour avec le coup de tonnerre du résultat au référendum sur le Brexit en juin 2016. Pris dans cette tourmente, les membres de la famille Trotter tentent tant bien que mal de donner un sens à leurs vies au milieu de la crise qui secoue le pays.

 

Deux livres très différents, mais qui racontent finalement une seule et même histoire

En tant que lecteur, j’ai trouvé intéressant de rapprocher ces deux livres : aussi différents soient-ils dans la forme, ils racontent finalement une seule et même histoire, dont j’ai été le témoin au cours de mes années en Angleterre (entre 2014 et 2017) et depuis mon retour en France en avril 2017. Comme beaucoup, j’ai suivi à la télévision et sur Internet les grands mouvements politiques et sociaux qui ont marqué l’actualité des deux pays. Surpris aussi bien par les résultats du référendum en Grande-Bretagne que par la crise des gilets jaunes en France à l’automne 2018, j’ai longtemps cherché à en comprendre les causes profondes. A défaut de proposer un programme politique ou des solutions, La France qui déclasse et Le cœur de l’Angleterre nous aident à appréhender les préoccupations et angoisses de deux vieilles puissances coloniales aujourd’hui dépassées par la mondialisation.

 

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