Classiques

Un roman gothique américain : La Maison aux sept pignons (Nathaniel Hawthorne)

Marc Bordier par Marc Bordier /

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Pour clore le cycle de mes lectures estivales, j’ai choisi un classique de la littérature américaine, La Maison aux sept pignons, de Nathaniel Hawthorne. Né à Salem dans le Massachusetts au début du XIXème siècle, cet écrivain est connu principalement pour ses romans qui dénoncent le puritanisme protestant de l’époque coloniale (La lettre écarlate). Avec La Maison aux sept pignons, Hawthorne s’en prend cette fois au mythe de l’Amérique en tant que nouvelle terre promise, dans roman au rythme lent et à l’intrigue un peu déroutante. Voici donc quelques clés de lecture pour l’apprécier pleinement.

Un roman fantastique et sanglant…

Dans La Maison aux sept pignons, Hawthorne raconte l’histoire d’une maison maudite et de ses occupants. Dès ses origines, cette grande bâtisse placée sous le signe du mal : dans le contexte de chasse aux sorcières qui régnait dans la Nouvelle-Angleterre à la fin du XVIIème siècle, le Colonel Pyncheon s’est emparé de la terre d’un paysan en le faisant condamner à mort pour sorcellerie, mais au moment de monter sur l’échafaud, ce dernier prononce à son encontre une terrible malédiction : “God will give him blood to drink” (Dieu lui fera boire du sang). Ignorant ce funeste présage, le Colonel prend possession de son terrain et y construit une vaste maison ordonnée autour de sept pignons qui sont autant de symboles de la grandeur et de la puissance de son fondateur. Hélas ! La malédiction finit par rattraper le scélérat et il meurt un jour subitement dans son fauteuil, la gorge noyée dans son propre sang

Un siècle et demi plus tard, les descendants du Colonel habitent toujours la vieille maison, mais leur prospérité s’est depuis longtemps évanouie. Contraints de convertir son rez-de-chaussée en commerce pour subvenir à leurs besoins, ils voient leur existence bouleversée par l’arrivée de leur lointaine cousine Phoebe, qui par sa gaieté lumineuse et son amour viendra racheter les péchés de ses ancêtres et lever la malédiction ancestrale. A moins que cette fin heureuse ne soit qu’une illusion…

…qui s’inscrit dans la tradition littéraire gothique anglaise…

Si vous lisez ce blog depuis un moment (consultez par exemple cet article), vous aurez sans doute remarqué que je suis un grand fan de littérature gothique anglaise, un genre littéraire que j’ai découvert par hasard en étudiant La Duchesse de Langeais (Balzac) à l’université. Voilà sans doute ce qui m’a le plus immédiatement séduit dans le roman de Nathaniel Hawthorne : le lecteur y retrouve sans peine les ingrédients qui caractérisent le gothique anglais depuis la parution de Les Mystères d’Udolpho et Le Château d’Otrante. Il y a tout d’abord le cadre, un lieu lugubre et isolé frappé par une malédiction ancienne ; ensuite, les personnages et leur mise en situation : un homme ambitieux, tyrannique et immoral (le gothic villain, incarné ici doublement par le Colonel Pyncheon et son descendant au XIXème siècle le juge Jaffrey) qui exerce sa domination sur une héroïne fragile et innocente (Phoebe dans le roman de Hawthorne, même si on notera que le rapport de domination et de cruauté est ici moins net que dans les romans gothiques traditionnels); enfin, une atmosphère générale angoissante et surnaturelle marquée par une menace omniprésente : comme dans une tragédie classique, les personnages sont condamnés d’avance, et leurs efforts désespérés pour échapper à la fatalité n’aboutissent qu’à les y précipiter.

 … mais en y ajoutant une portée philosophique et morale américaine

S’il reprend les thèmes classiques de la littérature gothique anglaise dans sa forme, le roman de Nathaniel Hawthorne s’en distingue sur le fond par sa portée philosophique et morale. En effet, là où le gothique anglais célèbre avant tout la contemplation esthétique du sublime et de ses mystères, le gothique de Hawthorne dénonce le mythe américain de la terre promise, cet espace à la fois géographique et symbolique dans lequel un peuple élu par la grâce de Dieu est appelé à accomplir sa destinée. Dans le roman de Hawthorne, la réussite matérielle et morale est incarnée par la maison aux sept pignons et par le titre de propriété des immenses territoires de l’ouest qu’elle recèle dans ses murs. Mais cette promesse est un leurre car la maison elle-même a été fondée sur un crime indélébile. A la fin, l’antique malédiction se reproduit : le juge Jaffrey, héritier du Colonel Pyncheon, meurt d’apoplexie dans le même fauteuil que son ancêtre, après avoir tenté comme lui de mettre la main sur des territoires par la violence et la spoliation. Le cycle tragique de la malédiction se poursuit. Si le livre se referme de manière apparemment heureuse sur le mariage de Phoebe, mais ses descendants connaîtront vraisemblablement à leur tour un sort similaire. La conclusion du roman est en fait très pessimiste : parce qu’il est fondé sur le crime et la spoliation, le grand rêve américain de réussite matérielle et morale est en fait voué à l’échec.