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La Maison hantée de Hill House, roman de nos névroses familiales

Marc Bordier par Marc Bordier /

Hill House

Il y a quelques années, j’ai visité à la British Library une exposition consacrée au gothique, un genre littéraire né en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle avec la parution du Château d’Otrante de l’écrivain Horace Walpole. Intitulée Terror and Wonder: The Gothic imagination, l’exposition racontait l’extraordinaire fécondité d’un imaginaire qui a donné naissance à la littérature fantastique et au cinéma d’horreur. De Dracula à Frankenstein en passant par les légendes urbaines, les séries de zombies, Freddie et même Stranger Things, le genre fantastique est désormais omniprésent dans la fiction et le cinéma. Pour le lecteur érudit, son principal intérêt ne réside pas dans les histoires invraisemblables qu’il met en scène, mais dans ce que leur succès révèle de nos névroses et de nos angoisses collectives. Parmi les nombreuses branches nées de l’imaginaire gothique, le récit de la maison hantée occupe une place à part, car il transforme en cauchemar étouffant un lieu qui devrait être familial, protecteur et bienveillant.

The Haunting of Hill House, roman fondateur des histoires de maison hantée

Le sous-genre de la maison hantée est né en 1958 avec la parution de The Haunting of Hill House de l’américaine Shirley Jackson, dont le titre a été traduit en français tantôt par Hantise ou La Maison hantée. Dans ce court récit de 250 pages, Jackson raconte l’expérience scientifique du Docteur Montague, un anthropologue passionné par le paranormal. Ayant entendu parler d’une maison hantée perdue au milieu des collines, il décide de réunir dans ce lieu trois personnes aux profils très différents : Eleanor, une jeune femme fragile et craintive ayant passé l’essentiel de sa vie à s’occuper de sa mère infirme; Theodora, une actrice extravertie douée d’une extrême sensibilité, et Luke, un jeune homme désoeuvré qui est aussi le lointain descendant du fondateur de la maison.

Dès le premières pages, le roman s’inscrit dans la tradition littéraire gothique, en mettant en scène un lieu isolé, étrange et rempli de mystère. Comme tous les châteaux du romantisme gothique, la maison de Hill House est nimbée d’une aura aristocratique, ajoutant ainsi à son isolement géographique une distance sociale, psychologique et symbolique. Les habitants du coin s’en tiennent soigneusement à l’écart, et leur attitude à l’égard des étrangers reflète l’inhospitalité des lieux. Dans le diner de la petite ville de Hillsdale où Eleanor entame la conversation pour se renseigner sur la région, la serveuse lui tourne le dos et l’unique client la met en garde : ” Les gens quittent cette ville. Ils ne viennent pas ici”. Par métonymie, même sa tasse de café devient hostile : “Peut-être le café d’Eleanor était-il empoisonné; en tout cas, il en avait l’air“. Ainsi, dès le début du roman, on retrouve transposée dans l’Amérique du XXème siècle une scène qui est devenue un classique des récits de vampires, celle du voyageur accueilli fraîchement par les paysans d’un village perdu dans les montagnes de Transylvanie (ah! les gousses d’ail et les crucifix cloués sur la porte, les regards suspicieux des villageois lorsque le héros franchit le seuil de l’auberge…).

Si le roman de Shirley Jackson s’inscrit d’emblée dans la lignée des récits gothiques, il se distingue par l’importance qu’il accorde aux lieux et aux paysages. Bien plus qu’un cadre destiné à mettre en valeur les personnages et les faits qui composent le récit, le décor devient lui-même le personnage et le thème principal du roman. Dans The Haunting of Hill House, ce ne sont pas les personnages vivants qui sont  détraqués, mais la maison elle-même. Dotée d’une personnalité et d’une âme propres, elle communique avec ses occupants à travers des manifestations surnaturelles comme la chute brutale de la température d’une pièce, les grincements, le tambourinage sur les portes, mais aussi de manière plus subtile en exerçant sur leur subconscient une séduction vénéneuse.

 

Plus qu’un roman fantastique, un récit psychologique sur les névroses familiales

Malgré ses bruits étranges, la maison n’est pas un lieu d’horreur. Ici, vous ne trouverez ni squelette, ni cadavre, ni revenant, du moins au sens où on l’entend généralement. Pour visibles et effrayantes qu’elles soient, les manifestations du surnaturel se cantonnent à des phénomènes relativement bénins, et à aucun moment l’intégrité physique des visiteurs n’est menacée directement par la maison. En fait, c’est davantage leur santé mentale et psychique qui est en jeu, en particulier celle de la plus fragile d’entre eux, Eleanor. Infirmière autodidacte, la jeune femme a passé l’essentiel de sa vie enfermée à s’occuper de sa mère malade. Après son décès, elle a continué de vivre cloîtrée sous l’influence malsaine de sa sœur aînée et de son beau-frère. Dès lors, elle a reçu l’invitation du Docteur Montague comme une promesse de libération, résumée par ce vers de Shakespeare qu’elle répète comme un leitmotiv tout au long du roman : Journeys end in lovers’ meeting (Twelfth night). En rejoignant la maison, Eleanor espère accomplir enfin son destin et donner un sens à sa vie. C’est alors que s’établit entre elle et la maison hantée une relation subtile et mortifère, comme si leurs névroses et leurs angoisses se parlaient dans un dialogue délétère. A l’histoire familiale douloureuse d’Eleanor répond en miroir celle de la maison : son bâtisseur, un richissime industriel du XIXème siècle, y avait perdu ses trois épouses successives. Après leur mort, il l’a léguée à sa fille aînée, qui en a fait elle-même don à sa servante, déshéritant au passage sa sœur cadette. Se voyant privée de son héritage légitime, cette dernière s’est prise de haine pour la servante et a tenté de reprendre son bien par des procédures légales, mais la servante s’est défendue âprement. Face à tant de haine, la sœur cadette a fini par pendre en haut de la tour. Imprégnée de cette histoire familiale tragique en miroir de la sienne, la maison de Hill House exerce sur la fragile Eleanor une fascination morbide. De ce dialogue inquiétant entre elle et la maison hantée, la raison de la jeune femme ne sortira pas indemne…

Finalement, c’est là sans doute l’explication de notre fascination pour les maisons hantées : leur caractère effrayant ne provient pas d’une menace physique extérieure, mais bien plus subtilement des peurs et des névroses intimes de nos histoires familiales.

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