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Les Chroniques italiennes : voyage dans une Italie de passion et de sang

Marc Bordier par Marc Bordier /

Chroniques italiennes

A défaut de pouvoir visiter des terres lointaines en ces temps de restrictions de déplacements, nous pouvons compter sur les romans et les récits de voyages pour nous évader et nous dépayser. L’an dernier à la même époque, je lisais Vingt-mille lieues sous les mers ; cette année, j’ai choisi l’Italie, et plus précisément l’Italie de la Renaissance racontée par Stendhal dans ses Chroniques italiennes, un recueil de nouvelles inspirées de vieux manuscrits qu’il a achetés par hasard en 1833 à “un vieux patricien fort riche et fort avare” (personnage qu’il a d’ailleurs inventé de toutes pièces).

 

Les Chroniques italiennes, récits tragiques de la Renaissance italienne

Le livre rassemble neuf nouvelles publiées entre 1836 et 1855, dont certaines sont posthumes (Stendhal est décédé en 1842) et d’autres inachevées (Suora Scolastica). Elles ont en commun de raconter des histoires tragiques de la Renaissance italienne, avec plus ou moins de fidélité : si la première Vittoria Accoramboni Duchesse de Bracciano est une traduction très proche du manuscrit italien d’origine (avec même quelques italianismes pour faire bonne mesure), les suivantes s’en écartent volontiers pour laisser place au romanesque. Car ces récits ont effectivement de quoi enflammer l’imagination stendhalienne : tous racontent les amours scandaleuses, impossibles et tragiques de belles jeunes femmes issues des plus grandes familles de la Renaissance italienne. Dans L’abbesse de Castro par exemple, une jeune aristocrate “d’une extrême beauté” tombe amoureuse d’un brigand, mais elle est enfermée dans un couvent par sa famille opposée à cette idylle. Son amant tente en vain de la libérer. Après de multiples péripéties et rendez-vous manqués, la pauvre femme se suicide en se plantant une dague dans le cœur. Dans San Francesco a Ripa, par dépit amoureux, une aristocrate romaine fait exécuter son amant français. Dans Les Cenci, un père scélérat abuse de sa fille. Pour échapper à sa prédation, cette dernière le fait assassiner par des hommes d’armes, mais son crime est découvert. Torturée puis condamnée, la malheureuse finit décapitée sur l’échafaud.

 

L’Italie mythique de Stendhal : un pays de passion et de sang

Dans ces nouvelles, Stendhal raconte une Italie mythique de couvents et de forteresses dans lesquelles les femmes sont enfermées et soumises à la cruauté des hommes. Pour échapper à cet univers étouffant, elles se donnent corps et âme à la passion amoureuse. Mais loin de les libérer, leurs amours funestes et coupables les entraînent inéluctablement vers une mort horrible et sublime. Les hommes, eux, sont soit des oppresseurs lorsqu’ils sont du côté du pouvoir, soit des brigands et des rebelles qui défient la morale, l’ordre politique et les lois. Parfois les rôles sont inversés, et la subversion du politique est alors du côté de l’oppresseur (le père Cenci, figure du don juan libertin), ou bien c’est la femme qui foule au pied les lois en exerçant sa violence physique et symbolique sur les hommes (la duchesse de Campobasso dans San Francesco a Ripa).  Dans ces chroniques historiques sanglantes, les personnages sont animés par la virtù, une énergie qui leur permet d’accomplir des actions extraordinaires et de dépasser magnifiquement leur condition, même si elle les conduit à une fin tragique.

 

Une inspiration romantique et gothique

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ces chroniques, non seulement parce qu’elles évoquent une Italie romanesque, mais aussi parce que j’y ai retrouvé des traces de romantisme gothique, un genre littéraire que j’affectionne particulièrement (cf. mes billets consacrés à Frankenstein ou La Maison hantée de Hill house sur ce blog) : des lieux clos à l’atmosphère mystérieuse, des passages secrets, des héroïnes aristocratiques exaltées, une fascination pour la mort violente… Toutefois, à la différence du roman gothique traditionnel qui penche vers le surnaturel et le fantastique, le romantisme des Chroniques italiennes est davantage historique et tourné vers l’exploration du passé. Quoi de mieux pour nous faire rêver d’Italie ?