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Un roman déroutant mais passionnant : Le Procès, de Franz Kafka

Marc Bordier par Marc Bordier /

Kafka-Le Procès

On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin“. C’est par cette célèbre incipit que débute une des œuvres les plus déroutantes du patrimoine littéraire mondial : Le Procès, de Franz Kafka. Dans ce récit étrange, l’écrivain tchèque de langue allemande raconte l’arrestation, le procès et l’exécution de Joseph K, cadre dirigeant dans une grande banque, pour un crime mystérieux dont la nature restera inconnue jusqu’à la fin. Tout au long d’un processus judiciaire cauchemardesque, l’accusé croisera des personnages douteux auprès desquels il sollicitera en vain de l’aide : un avocat pervers et malade, un peintre misérable et amoral, un abbé énigmatique, et toute une galerie de personnages féminins à l’érotisme pervers et morbide. Le résultat est un roman énigmatique et complexe, que certains lecteurs trouveront difficile et abandonneront peut-être au bout d’une centaine de pages. Comment lire et apprécier Le Procès ? En quoi ce récit peut-il intéresser le lecteur contemporain malgré sa difficulté ?

Le Procès, un roman déroutant…

Le Procès n’est pas un roman classique au sens réaliste ou naturaliste du terme. S’il met bien en scène un personnage principal chargé d’accomplir une quête (prouver son innocence), le récit ne suit pas une intrigue linéaire. Publié après la mort de Kafka par son ami Max Brod, Le Procès reste inachevé, et à l’exception des chapitres d’introduction et de fin, tous les épisodes du roman sont interchangeables. L’ordre des chapitres dans lequel il est généralement présenté (celui de l’édition Folio de 1972) pourrait être réagencé sans pour autant qu’il en soit dénaturé. Il en résulte une structure particulière et mouvante qui brouille les repères auxquels le lecteur est habitué.
Récit déroutant par sa construction narrative, Le Procès l’est également par les nombreuses énigmes qu’il laisse en suspens. Quel est le crime dont est accusé Joseph K ? Est-il réellement coupable ? Nous ne le saurons jamais, et lui non plus, pas même à l’heure de son exécution. Le Procès s’apparente donc à un récit policier sans dénouement et s’achève par une mort dénuée de sens. Cette fin marque en quelque sorte le triomphe de l’absurde dans un récit traversé par une série de rencontres avec des personnages ambivalents, bienveillants par leur volonté d’aider le malheureux Joseph K, mais dotés de tares inquiétantes : la maladie de l’avocat, les déformations physiques et la nymphomanie des femmes, les soupçons de pédophilie qui entourent le peintre Titorelli. Les lieux dans lesquels se déroulent ces rencontrent sont comme autant de pièces d’un labyrinthe impossible à déchiffrer, métaphore d’une justice opaque mais imperturbable. Dans Le Procès, les personnages et les lieux que le personnage principal rencontre sont autant de signes difficiles à déchiffrer, et ils contribuent à l’impression d’étrangeté onirique qui flotte tout au long du récit.

…mais que l’on peut apprécier avec des clés de lecture qui en font un récit universel

Le caractère énigmatique du Procès en fera reculer plus d’un. “Tant pis pour le lecteur paresseux : j’en veux d’autres. Inquiéter, tel est mon rôle. Le public préfère toujours qu’on le rassure. Il en est dont c’est le métier. Il n’en est que trop.“, écrivait Gide dans son Journal des Faux-Monnayeurs en 1925, l’année de parution du roman de Kafka. Cette citation s’applique assez bien au Procès, une œuvre inquiétante et difficile au premier abord. Pour autant, il est possible d’en apprécier l’essentiel à l’aide de deux clés de lecture simples. La première, c’est celle du thème de la culpabilité, omniprésent tout au long du récit. Finalement, peu importe de savoir si Joseph K est coupable ou non, ou pourquoi et dans quelles circonstances il aurait commis son crime. L’essentiel est de comprendre que la culpabilité pèse sur lui et le poursuit, elle est consubstantielle à son existence, et la seule issue pour y échapper n’est pas l’acquittement dans un procès, mais le néant de la mort. Ce sentiment de culpabilité tire en partie son origine des obsessions de l’auteur lui-même et de ses angoisses face au jugement de son père et de sa famille après la rupture de ses fiançailles; mais au-delà d’un expérience individuelle, il est le reflet de la condition humaine, marquée par le sentiment irrémédiable de la faute et de la chute.

La deuxième clé de lecture est la métaphore de la justice. Là encore, Le Procès n’a pas vocation à nous rassurer, bien au contraire. Loin d’être une institution ouverte, bienveillante et transparente, elle y apparaît comme une vaste entité souterraine et omnipotente, une mécanique aux rouages implacables qui progresse inexorablement vers une sanction. Cet aspect intéressera le lecteur contemporain, qui y reconnaîtra sa propre expérience. Ecrit au début du XXème siècle au moment où l’appareil d’Etat se structure en de grandes administrations bureaucratiques, par un auteur qui fut lui-même cadre dans une grande compagnie d’assurances, Le Procès est aussi le récit de nos expériences quotidiennes face à des organisations bureaucratiques. Qui n’a jamais éprouvé cette angoisse en recevant un courrier administratif lui réclamant de produire des pièces qu’il a déjà fournies ? Ou tenté désespérément de joindre un être humain en tapant sur les touches d’un serveur vocal automatisé pour éviter la résiliation de sa ligne téléphonique, et finalement tomber sur une personne au discours formaté par des procédures absurdes mais inflexibles ? En refermant ce livre, le lecteur contemporain s’apercevra que les mésaventures de Joseph K sont aussi les siennes, et il pourra s’écrier comme Flaubert à propos de Madame Bovary : “Joseph K, c’est moi !“. C’est ce qui donne au Procès la force d’un récit universel.

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Mots clés

Classique, Kafka, Le Procès, Littérature tchèque, Roman