Littérature contemporaine

La Voix secrète, hommage littéraire à un assassin

Marc Bordier par Marc Bordier /

Noir-sang

La Voix secrète : un roman policier classique …

Si vous lisez régulièrement ce blog (ce dont je vous félicite au passage), vous aurez sans doute remarqué que j’y parle assez peu de romans policiers. La dernière fois, c’était en janvier 2009, pour une critique consacrée à la célèbre trilogie Millenium de l’écrivain suédois Stieg Larsson. Il me faut bien l’admettre : pendant presque dix ans, je n’ai lu aucun polar. Il faut dire que ce genre littéraire ne figure pas parmi mes favoris. Il ne s’agit pas de snobisme (je lis volontiers de la littérature fantastique, sentimentale, des récits de vampires ou bien même de la chick lit), mais d’une certaine forme de lassitude et d’exaspération face à un genre devenu omniprésent à la télévision ou au cinéma. Pourtant, sur recommandation des bibliothécaires du Vésinet, je me suis laissé tenté par La Voix secrète, un polar historique signé de la plume de Michaël Mention, jeune auteur présenté comme l’étoile montante du roman noir français.

L’intrigue se déroule à Paris à la fin de l’année 1835, sous le règne de Louis-Philippe. Dans un Paris hivernal parcouru par un vent glacé, la police enquête sur une série de meurtres d’enfants retrouvés décapités ou atrocement mutilés. Troublé par la coïncidence du mode opératoire avec d’autres meurtres commis par le célèbre escroc Pierre-François Lacenaire, désormais incarcéré à la prison de la Conciergerie où il rédige ses Mémoires en attendant son exécution, le Chef de la Sûreté Allard décide de faire appel à ses services pour remonter la piste jusqu’au meurtrier. S’ensuit alors une course contre la montre pour retrouver le tueur sanguinaire avant qu’il ne commette d’autres meurtres atroces…

A la lecture de ce résumé, vous aurez compris que le roman de Mickaël Menton respecte les règles du genre : une série de meurtres horribles, un commissaire qui mène l’enquête, un récit mené tambour battant sans passages descriptifs qui viendraient en ralentir le rythme, etc. Bref, c’est un vrai roman policier.

…qui est aussi un roman historique, inspiré de personnages et de faits réels

L’originalité de La Voix secrète est qu’il est aussi un roman historique. Ancré dès l’incipit dans une époque et un lieu précis, ce récit explore le monde de la police et du crime dans le Paris de la Monarchie de juillet. Bien qu’il ne s’embarrasse pas de longues descriptions, il accorde une place de choix au quartier du Châtelet et au marché des Halles, dans le cœur historique de Paris.  Il faut dire que les étals de bouchers et de tripiers constituent un décor de choix pour un roman qui se complait à décrire des meurtres tous plus horribles les uns que les autres ! C’est aussi un tableau animé et vivant de Paris, avec sa populace colorée d’ouvriers, de mendiants, de filles publiques et de petits commerçants.

Si l’assassin est un personnage de fiction, le récit met également en scène de véritables personnages, qui disposaient d’une certaine notoriété à l’époque de par leur actualité dans une presse sensationnaliste et friande histoires macabres. C’est le cas par exemple du Préfet Gisquet, ou bien du Chef de service de Sûrété Canler, et surtout de Pierre-François Lacenaire, le célèbre escroc, poète et assassin, dont les mémoires ont constitué la principale source d’inspiration de l’auteur. Lacenaire est ici mis en scène à la fin de sa vie, alors qu’il rédige ses Mémoires dans la prison de la Conciergerie.  Dépeint sous les traits d’un dandy désinvolte et amoureux des mots, il va comme Baudelaire chercher la beauté dans le mal et trouver dans la contemplation de crimes odieux une forme esthétique inaccessible au commun des mortels. Pour lui, la mort n’est pas un objet d’horreur, mais de contemplation, d’amusement et de divertissement. Cela fait de lui un philosophe doté d’une clairvoyance supérieure au commun des mortels, capable de percer à jour la violence qui se cache derrière le masque des conventions sociales, comme il l’écrit dans ce passage véridique tiré de ses Mémoires :

“Hommes, est-ce ma faute si je vous ai vus tels que vous êtes ? Est-ce ma faute si j’ai vu partout l’intérêt personnel se couvrir du manteau de l’intérêt social, l’indifférence se cacher derrière l’amitié et le dévouement, la méchanceté et l’envie de nuire se décorer du beau nom de la vertu et de la religion ? Tout enfant que j’étais, cette connaissance flétrit mon âme.”

Voilà sans doute ce qui constitue l’intérêt principal de La Voix secrète : bien plus qu’un simple polar, ce roman est un hommage à l’une des figures du crime les plus célèbres et controversées du XIXème siècle. Même si, comme moi, vous n’êtes pas un grand amateur de livres ou de films policiers, vous trouverez certainement dans ce portrait littéraire de quoi vous instruire et vous divertir.