Littérature anglaise

Frankenstein – Mary Shelley

Marc Bordier par Marc Bordier /

Le personnage de Frankenstein souffre d’un véritable paradoxe. Figure majeure de la littérature fantastique au même titre que son cousin Dracula, il a conquis grâce au cinéma une place de premier plan dans la mythologie occidentale des monstres imaginaires. Malheureusement, il n’est pas sorti indemne de ce succès, comme en témoignent les fausses représentations que nous en avons. En effet, chacun de nous croit le reconnaître sous les traits d’un mort-vivant colossal au front immense et carré, déambulant d’une démarche mécanique et vide sans pouvoir articuler une parole ou exprimer un sentiment. Née de l’adaptation cinématographique réalisée par James Whale en 1931 avec Boris Karloff dans le rôle principal, cette image déformée et réductrice ne rend pas justice au personnage de Mary Shelley. Pour saisir la véritable nature du mythe de Frankenstein, je vous invite à vous plonger dans ce chef-d’œuvre du romantisme gothique.

Pour commencer, vous découvrirez que Frankenstein n’est pas le nom de la créature, mais celui de son créateur, le jeune Victor Frankenstein, étudiant en philosophie naturelle à l’université d’Ingolstadt, dans le sud de l’Allemagne. L’être auquel il insuffle la vie ne porte en fait pas de nom, il est le plus souvent désigné par le vocable the fiend (le monstre). Par ailleurs, ce n’est pas un mort-vivant. Du moins, rien dans le récit ne permet de l’affirmer. En fait, la créature s’apparente davantage au golem de Prague, à cette différence près qu’ici la magie kabbalistique du rabbin Loew a été remplacée par l’intelligence scientifique passionnée de Victor Frankenstein.

Le roman insiste longuement sur sa laideur : dès ses premiers instants de vie, la créature suscite un sentiment d’horreur chez son créateur, et dans la suite du récit, elle terrorise tous ceux qu’elle approche. Pour autant, sa monstruosité physique fait-elle de cette figure un monstre au sens moral ? Sans doute influencées par le καλoς κ αγαθός des Grecs anciens, nos sociétés occidentales identifient volontiers beauté physique et bonté morale, et c’est donc tout naturellement que nous nous représentons le mal dans l’être difforme issu des expériences du docteur Frankenstein. Mais la lecture du roman montre que c’est en fait notre réaction de rejet qui fait de lui un assassin et un véritable monstre. Tout le drame de la créature se noue à son origine : la nuit de sa naissance, elle est abandonnée par son créateur et livrée à elle-même. Dès lors, condamnée à errer dans la solitude glacée des montagnes alpines, elle luttera désespérément pour établir un lien affectif symbolique avec les hommes. Pendant un temps, elle parviendra même à les côtoyer en vivant cachée dans la ferme du vieil aveugle De Lacey et de ses enfants, jusqu’à apprendre grâce à eux le langage et la lecture (la créature s’exprime d’ailleurs dans une langue littéraire et soutenue – encore un trait qui vient contredire les clichés que nous en avons). Mais le jour où elle se dévoile à eux, elle est cruellement chassée de leur maison et retrouve sa vie misérable de paria. Comment s’étonner dès lors que cet ange déchu se retourne contre les hommes et se transforme en meurtrier ?

Dans ce récit fantastique, c’est bel et bien la question de l’origine du mal qui est posée : les criminels sont-ils mauvais par nature, ou bien le deviennent-ils par la faute de la société ? Le roman de Mary Shelley penche pour la seconde option, qui est aussi en théorie la plus optimiste (si les criminels ne sont pas mauvais par nature, alors ils peuvent être sauvés, ou plus exactement nous pouvons agir sur eux avant qu’ils ne deviennent mauvais). Mais en fait, c’est une vision encore plus pessimiste que nous livre Frankenstein : non seulement l’homme est responsable de l’apparition du mal (Victor Frankenstein crée le monstre puis l’abandonne) mais il se révèle ensuite incapable de l’arrêter (bien que déjà coupable de meurtre, la créature est capable de raisonnement et elle a acquis la faculté du langage et le discernement entre le bien et le mal ; Frankenstein pourrait l’écouter et lui offrir la rédemption, mais il continue de la rejeter). La faute du Docteur Frankenstein vient du décalage entre son ambition scientifique démesurée et son sens des responsabilités morales. Son histoire malheureuse est celle des excès du progrès scientifique lorsqu’il n’est pas encadré par la sagesse morale et politique (on retrouve ici l’opposition classique entre philosophie naturelle et philosophie morale). Pour nous lecteurs nés au XXième siècle, le roman de Mary Shelley prend rétrospectivement une valeur prophétique singulièrement amère si nous songeons aux ravages de la bombe atomique ou à la politique eugéniste de l’Allemagne nazie.

A travers cet article, j’espère vous avoir donné un aperçu de la richesse du mythe de Frankenstein. Pour aller plus loin, il ne vous reste plus qu’à ouvrir le livre…

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