Littérature contemporaine

L’Italie désenchantée de Silvia Avallone

Marc Bordier par Marc Bordier /

Silvia-Avallone-La-Vie-parfaite

Dans le roman auquel j’ai consacré mon précédent billet sur ce blog, le sujet de la maternité subite était abordée à travers un angle essentiellement psychologique et positif, en montrant comment ses épreuves peuvent être surmontées grâce à l’amour. Hasard de mes choix littéraires, ce même thème constitue lui aussi le socle du récit de Silvia Avallone dont je viens d’achever la lecture, cette fois-ci dans une perspective plus sociale et sombre.

Le nouveau roman de Silvia Avallone

Avec son nouveau livre La Vie parfaite, la romancière italienne Silvia Avallone raconte les destins croisés de deux femmes issues de milieux sociaux très différents, et confrontées à deux visages de la maternité : la première, Adele, est une jeune lycéenne habitant les Lombriconi, une triste cité bétonnée à la périphérie de Bologne, avec pour seul horizon intellectuel le rap, les promenades au centre commercial, les émissions de téléréalité, et les chaînes de vloggers sur Youtube. Après une relation sans avenir avec un petit caïd du quartier, elle se retrouve enceinte et doit décider de garder ou se débarrasser de l’enfant. La seconde, Dora, est une trentenaire professeure de lettres dans ce que les Italiens appellent un lycée “classique” du centre de Bologne, c’est-à-dire un établissement d’excellence fondé sur l’enseignement des lettres classiques, par opposition à l’enseignement général scientifique. En dépit de son aisance économique et culturelle, Dora n’est pas heureuse. Depuis des années, elle et son mari essaient en vain de concevoir un enfant. Entre ces deux femmes, il y a Zeno, un adolescent un peu taciturne. Voisin d’Adele aux Lombriconi, il est aussi elève de Dora au lycée. Doué pour les lettres, il se réfugie dans l’étude des classiques littéraires en rêvant de devenir romancier, et  soutient la jeune lycéenne dans les dernières semaines de sa grossesse.

Une Italie éloignée des clichés touristiques

Dans la continuité de ses précédents romans, Silvia Avallone décrit et raconte avec âpreté  les réalités sociales de l’Italie contemporaine. Avec son titre ironique, La Vie parfaite rappelle combien la vie chez nos cousins transalpins peut être différente des images de cartes postales que nous renvoient les brochures des agences de voyage. Ici, la géographie urbaine de Bologne est découpée entre un centre historique réservé à une élite, et une périphérie faite de barres d’immeubles disgrâcieuses et d’axes d’autoroutes entrecoupés de centres commerciaux. Pour le lecteur français (et notamment francilien), cette dichotomie a quelque chose de tristement familier. A titre personnel, elle m’a offert une vision différente de la Bologne que j’ai connue en tant que touriste il y a quelques années, depuis le confort bourgeois de ma villa avec piscine au milieu des vignes de l’Emilie-Romagne. Par sa volonté de décrire et d’expliquer le réel, le roman de Silvia Avallone s’inscrit dans la lignée du roman réaliste et naturaliste, avec cette dose contemporaine (on notera les références à Youtube et à la télé-réalité) susceptible d’intéresser le lecteur d’aujourd’hui. Elle montre aussi comment la littérature et la culture permettent de s’évader de la prison sociale de banlieues sordides : finalement, celui qui parvient à échapper aux déterminismes sociaux n’est pas le petit caïd de quartier au volant d’une grosse berline achetée grâce à divers trafics, mais l’intellectuel Zeno, capable de se passionner pour L’Education sentimentale.

Une narration efficace et prenante

Cette fresque sociale est servie par un récit efficace qui débute par la scène de l’accouchement d’Adele et se poursuit par les événements qui l’ont précédé neuf mois plus tôt. Ce mode  de narration à rebours est ici d’autant plus puissant qu’il s’inscrit dans le cycle d’une grossesse, à la symbolique très forte. Il met aussi le lecteur sous tension, en le laissant suspendu à l’attente d’un dénouement qu’il connaît déjà, mais en partie seulement. Tout au long du récit, il lui laisse croire à la possibilité d’une fin heureuse, dans lequel le couple bourgeois viendrait adopter l’enfant de la jeune Adele et lui offrir un avenir loin des tours des Lombriconi. En tant que lecteur, on se laisse volontiers prendre au jeu et emmener d’une page à l’autre jusqu’à la fin du livre. Dommage que l’auteure abuse parfois des effets stylistiques de rejet, avec des phrases courtes renvoyées à la ligne pour leur donner plus de poids. Cela permet sans doute de renforcer l’intensité dramatique de certaines scènes, mais à la longue c’est un peu lassant.

Si vous aimez les films comme La Vie rêvée des anges et la littérature naturaliste contemporaine, je ne saurais que vous recommander la lecture de La Vie est parfaite.

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