Classiques

Lettres portugaises – Guilleragues

Marc Bordier par Marc Bordier /

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Je voudrais parler aujourd’hui d’un chef-d’œuvre méconnu : les Lettres portugaises de Guilleragues. L’ouvrage se présente comme un opuscule d’une cinquantaine de pages composé de cinq lettres écrites de la main de Mariane, religieuse abandonnée dans son couvent portugais par un séducteur français. Roman épistolaire admirable, les Lettres portugaises racontent l’histoire émouvante d’une amante délaissée qui revient à la vie à travers l’écriture.

La première lettre s’ouvre sur une scène d’exposition en nous plongeant in medias res, dans la douleur déchirante causée par l’absence de l’être aimé : « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, toute ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? » (L. I, p.75). En quelques lignes, tout est dit : la passion sublime vouée au malheur, le désespoir dela séparation, la solitude et la douleur. Le ton noble et les accents élégiaques sont ceux d’une grande tragédie classique, à cette différence près que la lettre s’affranchit des règles de la bienséance en évoquant de manière à peine voilée – les lecteurs contemporains ne s’y sont pas trompés – la dimension sensuelle de cette relation (L.I, p. 76 : « J’ai été si charmée de ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. ». D’une sincérité touchante, la missive se conclut dans un désespoir tragique (L.I, p. 78) : « Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux. »Au fil de la correspondance, l’adresse à l’amant se fait moins pressante, moins angoissée, et laisse la place à une introspection de plus en plus lucide. La troisième lettre marque un tournant, une prise de conscience (L.III, p. 85) : “Oui, je connais présentement la mauvaise foi de tous vos mouvements : vous m’avez trahie toutes les fois que vous m’avez dit que vous étiez ravi d’être seul avec moi; […] vous aviez fait de sens froid un dessein de m’enflammer, vous n’avez regardé ma passion que comme une victoire, et votre coeur n’en a jamais été profondément touché. » La médiocrité de l’être aimé est dénoncée par son incapacité à répondre à une passion sincère et entière autrement que par des formules plates et convenues (L.V, p. 99 : “vos impertinentes protestations d’amitié et les civilités ridicules de votre dernière lettre”). Dans cet échange, les lettres de l’amant sont d’ailleurs absentes, comme pour en souligner l’insignifiance. Au final, la communication épistolaire aboutit à un retour à soi, qui est aussi une guérison, une reconstruction. L’écriture a libéré l’amante : elle sait désormais que ce qui était grand dans son amour n’était pas son objet – un Don Juan vain, quelconque et sans envergure – mais bien la passion elle-même (L.V, p. 99 :”J’ai éprouvé que vous m’étiez moins cher que ma passion”.)

Les Lettres portugaises ont connu en leur temps un succès immédiat car elles ont su traduire dans une forme sublime des sentiments sincères et réalistes. L’illusion était si parfaite que de nombreux lecteurs ont longtemps crû à leur authenticité. Il fallut attendre 1962 et la parution d’un article de recherche pour que soit établi sans conteste leur caractère fictif et littéraire, et démasqué derrière le soi-disant éditeur Guilleragues le véritable auteur de cette correspondance. Comme le genre du roman épistolaire dont elles furent à l’origine, elles sont aujourd’hui tombées en désuétude. A mon sens, il est aujourd’hui grand temps de les redécouvrir. A l’heure des chats, SMS, e-mails, MSN et autres twitters, le chant solitaire de la religieuse portugaise est un ravissement tant pour l’esprit que pour le coeur.